Comment mettre en scène Le Banquet de Platon sans trahir Platon ? La position de ce dernier semble claire vis-à-vis des représentations artistiques. Il ne s’agit que de copies. En effet, les artistes ne font que des copies de copies d’ombres. L’art, la poésie, le théâtre tel que nous le connaissons, ne sont rien d’autres que des copies erronées de la vérité conceptuelle qui réside dans le monde des Idées de Platon. Alors, la question du théâtre chez Platon se pose. Comment mettre en scène les dialogues en capturant les idées philosophiques de Platon ? À quel point est-ce que les discours écrits par ce philosophe antique sont-ils censés être joués ou compris d’un point de vue matériel ? Comment rendre le conceptuel et le philosophique tangible ?
Dans Le Banquet de Platon, une série de discours sur l’amour sont donnés par les convives lors d’un banquet festif chez Agathon, poète de l’Antiquité. Ces discours sont définis comme des éloges où il s’agit de faire un beau discours sur les bienfaits et les qualités du dieu de l’amour. Chaque intervenant argumente et explique son opinion par rapport à Éros. Plusieurs approches co-existent. Certains s’attèlent à la tâche de donner l’origine du Dieu pour expliquer sa nature. D’autres argumentent en faveur de l’influence et des effets de Éros chez les hommes. Finalement, certains s’occupent à donner les qualités d’Éros de manière plus générale. Les conversations mêlent la définition de l’amour entre les différents sexes avec les notions de genre. Les éloges couvrent plusieurs thèmes à la fois comme les mythes, les poètes, le combat et la politique, les sciences et la philosophie, la tragédie, la comédie, la connaissance et l’ignorance ainsi que les influences de Éros sur ces éléments. Finalement, les discussions sur ce dieu amènent à un dialogue entre Diotime et Socrate sur l’Idée de l’amour et de la Beauté en soi.
Je vais argumenter que la forme du Banquet de Platon permet de comprendre les enjeux philosophiques exposés dans les dialogues. Le Banquet de Platon exemplifie dans sa forme la vérité philosophique exposée dans le dialogue entre Socrate et Diotime, permettant de créer une définition de l’amour qui se rattache à une définition de la philosophie créant ainsi un mode d’emploi pour les philosophes. Le Banquet met en scène La Méthode de l’Amour pour atteindre la Beauté en soi. Celle-ci permet d’accéder à l’Idée de l’amour et à la contemplation du monde des Idées de manière général.
La construction formelle du Banquet repose sur des enchâssements de discours rapportés sur plusieurs niveaux narratifs. L’action tend vers la connaissance de la Beauté en soi. La théorie qu’expose Diotime explique comment y parvenir. Le Banquet est un mode d’emploi qui permet de philosopher. L’Idée de l’amour englobe donc les différents types d’amour et se résume dans une action qui tend vers la vérité de la Beauté en soi. L’amour est plusieurs choses en même temps mais se résume selon Diotime par le climax d’un processus qui est la procréation de l’âme. La prêtresse de Déméter divulgue sa théorie à Socrate sous la forme d’un dialogue. Elle soumet Socrate à des questions et lui fait accoucher d’une nouvelle connaissance par la maïeutique. Socrate aurait appris cette méthode de la part de Diotime et s’appliquera à la reproduire dans d’autres dialogues.
La méthode se décompose en trois parties. Diotime parle de la nature d’Éros. C’est un être intermédiaire. Elle crée un parallèle entre Éros et la connaissance. Ceci établit un lien logique entre un être amoureux et un philosophe. Éros et le philosophe ont la même nature. Ensuite, Diotime expliquera comment le philosophe exprime Éros. C’est dans l’accouchement de l’âme ou du corps. Il s’agit de faire ou de produire. La passivité n’a pas lieu d’être pour le philosophe. Finalement, Diotime explique comment Éros procrée par l’âme ou le corps et les conséquences. Ultimement, le pinacle de la méthode mène à l’immortalité de l’âme dans le monde des Idées.
Socrate est souvent décrit comme un être qui réfute ou contredit ce que les autres tiennent pour acquis. C’est un personnage qui n’affirme rien et qui ne sait rien sauf en ce qui concerne les affaires de l’amour. Cela est étonnant sachant que Socrate est le plus sage étant qu’il sait qu’il ne sait rien. Comment peut-il affirmer connaître l’amour dans ce cas ? S’il n’affirme rien concernant le contenu philosophique, en revanche il ne reste jamais passif. Socrate est toujours dans l’action et dans les dialogues. Les autres convives doivent insister pour que Socrate ne parle pas trop. Ce personnage exemplifie la mise en œuvre de La Méthode de l’Amour de Diotime.
Le Banquet de Platon suit un ordre précis. Chaque intervenant est utile et tout aussi important. Même si le dialogue de Socrate et Diotime pourrait être considéré comme le plus intéressant philosophiquement, chaque étape dans l’œuvre de Platon fait partie de la méthode même. Tout le monde base son éloge sur ce qui est venu précédemment afin de corriger ou d’y ajouter une précision. Même Socrate fait réaliser aux symposiastes l’étendue de leur erreur grâce à des échanges dialogiques. Finalement, Alcibiade arrive à la fin du banquet. N’ayant pas assisté au déroulement des éloges, il se contente de faire l’éloge de Socrate. Son discours est comparable à une farce et démontre l’échec de la méthode quand elle n’est pas suivie dans le bon ordre. Les implications cachées et les références voilées sont quasi satiriques. Alcibiade compare Socrates à un Satyre qui corrompt les gens et les trompent par sa rhétorique. L’humour chez Platon prends une envergure philosophiquement importante car elle permet de réaliser la limite de son savoir.
Le banquet se termine alors que les symposiastes reprennent le cours de la fête. Alcibiade encourage les autres invités à boire. Le vin symbolise la tromperie et l’illusion. Le lecteur ne sait plus faire la différence entre la vérité ou la tromperie. Le symbolisme des portes à la fin rappelle les poèmes amoureux de Grèce antique et la résistance de l’amour. La musique revient et tout le monde s’endort à la fin de la fête sauf Socrate qui rentre chez lui un fois le soleil levé. La conclusion du banquet est à comprendre au-delà des mots et du contenu visible car la Beauté en soi que décrit Diotime n’a pas de forme ni de corps. Elle ne peut donc être comprise sur un niveau aussi tangible que l’écriture. Il y a une limite à la méthode que doit endosser le philosophe dans sa contemplation de la Vérité.
La pièce de théâtre écrite dans le cadre de cette recherche avait pour but d’essayer de comprendre les enjeux de la Forme du Banquet de Platon afin de mieux en saisir la méthode philosophique conceptuellement imbriquée dans cet échafaudage. Chaque partie à son rôle et permet de comprendre la suite. Cependant, les temps ont changé et la politique a évoluée. Comment mettre à jour la méthode sans perdre son essence philosophique ? Vassiliev propose de comprendre le théâtre d’un point de vue spirituel. Cette approche ressemble beaucoup à la méthode de Diotime dans le Banquet. Cependant, l’approche de Vassiliev propose d’analyser les enjeux psychologiques des personnages en plus. Finalement, l’amour réfléchis d’un point de vue politique demande de se focaliser sur une théorie de l’amour moderne. Alain Badiou explore la notion de politique dans son Éloge de l’Amour, contribuant ainsi aussi à sa manière au Banquet de Platon qui démontre aussi des éloges.